
Éminences, Excellences, bien chers frères en Christ,
Nous vous exprimons notre plus sincère reconnaissance— non par formalisme, mais comme un acte de gratitude authentique. Nous sommes réunis à Lourdes, lieu de bénédiction et de révélation, où la douleur des hommes et l’espérance de la guérison se rencontrent mystérieusement, où la foi du peuple, parce qu’elle est simple, devient presque tangible, voire sacramentelle. Nous ne sommes pas venus en observateurs de rites qui nous seraient étrangers, ni pour discourir à profusion sur des questions philosophiques ou théologiques. Nous sommes venus comme frère partageant la même foi en Jésus-Christ, ainsi que les angoisses d’une humanité blessée par le péché. La foi n’est pas une fuite hors du monde : elle est partage de la souffrance humaine, elle est écoute du gémissement de la création. Notre présence ici, en ce haut lieu de la spiritualité occidentale, est signe de notre attachement au mystère de communion qui nous unit dans la compassion et dans la recherche véritable du visage du Christ dans le monde. Nous sommes frères, non seulement dans les moments de joie, mais aussi dans les temps de peine. Nous avons rejeté les évidences du passé, sans pour autant trouver les fondements d’une nouvelle espérance. Les événements de cette année pèsent lourdement, les incertitudes se multiplient, mais peut-être est-ce au milieu même de cette fragilité que se prépare l’entrée de Dieu dans le temps et l’histoire.
Et comment pourrait-il en être autrement ? Car la mémoire du Concile de Nicée – dont nous célébrons aujourd’hui les mille sept cents ans – n’est pas une simple page de l’histoire du christianisme. Beaucoup croient que l’histoire relève du domaine des archéologues, des pierres et des dates. Mais le concile de Nicée, lui, demeure vivant : il est l’archétype de notre être ecclésial, le lieu où l’Église s’est reconnue comme œkoumène, universelle, rassemblée pour confesser la foi. Et ce ne fut pas facile. Nicée ne fut pas une célébration, mais une lutte — une guerre spirituelle où se jouait le cœur même de la Révélation : le Christ est-il une créature, ou Dieu véritable ? Sommes-nous simplement éclairés par un maître, un enseignant, quand bien même fut il exceptionnel, ou bien sauvés par le Dieu vivant ? Nous comprenons alors que l’unité est un don fragile qui se forge dans le creuset synodal du dialogue. Les Pères conciliaires ont formulé un Credo, non à la manière de penseurs qui construiraient un système, mais comme des témoins scellant la vérité par leur sang. Voilà notre bien commun, la source d’où jaillit notre foi, la matrice qui continue à nous inspirer quand bien même les chemins de l’histoire nous ont éloignés.
Et voici que maintenant, à nouveau, vers cette même Nicée – aujourd’hui Iznik – nous nous préparons à retourner avec empressement. Ce sera, d’une certaine manière, un nostos, un retour aux sources, au lieu où nous étions unis. Là, si Dieu le veut, nous accueillerons l’Évêque de l’ancienne Rome, notre frère le Pape Léon XIV, ainsi que les Patriarches d’Orient et les Primats des Églises. Quelle est la raison de ce voyage ? S’agit-il d’une simple célébration, d’un simple souvenir ? Non, certainement pas. Nous cheminons sur les pas mêmes des Pères, et mesurons ce que nous avons conservé en commun, mais aussi ce que nous avons perdu. Ce lieu est un témoin à la fois de notre unité et de notre éloignement. Comment pourrions-nous célébrer le premier Concile œcuménique de l’Église indivise, alors que nous demeurons divisés ? En ce sens, cette rencontre à Nicée aura lieu sans triomphalisme. Nous ne nous y rendrons pas comme des vainqueurs, mais comme des pénitents. Nous n’y célébrerons pas une victoire, mais nous confesserons les blessures de notre division. Le retour à Nicée ne peut être une fête sans repentance. Il nous faut nous y tenir, dans le silence, devant la mémoire vivante du passé, et laisser cette mémoire nous interroger : comment en sommes-nous arrivés là ? Plus encore, comment ce même Esprit qui jadis nous rassembla peut aujourd’hui, à nouveau, nous réconcilier ?
Car l’Église n’a jamais été une institution figée dans le passé. Elle traverse toutes les contradictions et les tribulations de l’humanité. La tradition dogmatique – que nous considérons aujourd’hui comme une évidence – est un processus répondant aux controverses. Cette expérience synodale, le fait de se rassembler, d’écouter, de discerner, de dialoguer et de décider avec l’aide de l’Esprit Saint, constitue le cœur vivant de la vie ecclésiale. Là se révèle la véritable administration de l’Église : non pas par le pouvoir, mais par la communion. Nous avons confirmé cette expérience récemment en Crète, en 2016 — bien que toutes les Églises orthodoxes n’aient pas pu y être présentes. Le Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe y a rappelé avec force que « L’Église orthodoxe exprime son unité et sa catholicité dans le Concile. Sa conciliarité façonne son organisation, la manière par laquelle elle prend des décisions et la détermination de son destin. » [1] La synodalité n’est pas une assemblée démocratique, ni une lutte de pouvoir ; elle est la manifestation du Corps du Christ dans le temps.
Cette marche dans l’histoire est difficile. Elle demande non seulement du zèle, mais surtout du discernement – cette vertu rare qui est telle une lumière au cœur de la tempête. Elle requiert ce que la Tradition appelle l’économie, cette sagesse du pasteur qui ne brise pas le « roseau cassé » (Mt 12, 20), sans pour autant trahir l’acribie de la foi. Cette limite est étroite, et déjà le grand Photios – un homme souvent méconnu, parfois mal jugé – en fit l’expérience. Lui-même écrivait qu’il avait été accusé « d’agir par économie, afin de conduire par elle ingénieusement ses auditeurs vers l’unité, et de retrancher les prétextes des divisions de l’Église catholique » [2]. Tout concile est porteur de cette tension comme d’une croix : l’équilibre entre l’amour qui se fait condescendance et la vérité qui ne se laisse pas mutiler. Et vous, dans votre chemin synodal, vous portez aujourd’hui cette même croix.
Et pourquoi est-ce si important ? Est-ce pour fonder un royaume terrestre, pour mieux organiser nos affaires ou pour paraître forts aux yeux du monde ? Nullement. Le but n’est ni politique ni institutionnel : il est théologique, ou mieux encore, existentiel. Car le Seigneur lui-même a prié « afin que tous soient un » (Jn 17, 21). Mais comment ce mystère peut-il se réaliser ? Comme le Père et le Fils sont un. Il ne s’agit pas seulement d’accord ou d’amitié, mais de participation. Saint Cyrille d’Alexandrie l’a dit avec une audace que seule donne la foi : interprétant cette parole du Christ, il écrit qu’ainsi unis, « étant devenus participants de la nature qui est au-dessus de tout, nous avons été glorifiés » [3]. Voilà le sens ultime de l’unité : la théosis, la déification, cette communion à la vie même de Dieu. C’est en vue de cette transformation que nous luttons, non pour la gloire d’une institution, mais pour que le monde entre dans la lumière du Royaume. Si nous oublions cela, tout le reste devient vain — fracas de bronze, agitation d’hommes qui croient bâtir l’Église alors qu’ils jouent avec des ombres.
Chaque année au mois de janvier, nous nous retrouvons au cours d’une semaine que nous appelons « de prière pour l’unité des chrétiens ». La coutume est belle, et le sentiment est juste. Mais est-ce suffisant ? Ne risquons-nous pas d’en faire un symbole parmi d’autres, un moment convenu pour nous souvenir, une fois l’an, de la blessure du schisme, avant de reprendre notre chemin comme si de rien n’était ? Cette parole peut sembler sévère, mais il est à craindre que parfois de telles cérémonies n’aient pas le résultat espéré. Elles deviennent une forme de bureaucratie spirituelle, un rite accompli pour apaiser la conscience plutôt que pour éveiller le cœur. Or, la prière pour l’unité ne peut être une formalité. Elle doit jaillir des profondeurs — comme un cri, une supplication née de la douleur du Corps du Christ meurtri par la division de ses membres.
Et si chaque semaine de l’année pouvait être ainsi ? Et si chaque dimanche, lorsque nous nous rassemblons dans un même lieu pour la fraction du pain, devenait non seulement le jour de la joie pascale, mais aussi celui d’une douleur partagée — la douleur de la division ? Lorsque, debout devant le saint autel, nous ne pouvons communier au même calice, ce n’est pas un simple empêchement canonique : c’est une blessure profonde. C’est une tragédie. C’est le signe d’un manque d’amour, l’échec de notre témoignage dans le monde. Voilà la vraie prière pour l’unité : non pas des mots, mais la souffrance silencieuse de chaque Liturgie célébrée séparément. Quand le schisme ne fait plus mal, c’est que nous avons cessé d’aimer. Et quand nous cessons d’aimer, c’est que nous sommes déjà morts.
Éminences, Excellences, bien chers frères en Christ,
Alors que vous poursuivez vos réflexions et vos discussions, nous prions pour que la grâce du ciel inspire cette vénérable assemblée, afin que la lumière de l’Esprit vous conduise sur les chemins du discernement et de la paix. La route est longue, et Nicée, vers laquelle se tournent nos regards, n’est pas seulement un point sur la carte du monde : elle est un signe, un appel, une promesse. Que le premier Concile œcuménique demeure pour nous tous le symbole d’un combat intérieur en faveur de l’unité. Et que le Seigneur, qui guérit ce qui est blessé et comble ce qui n’est pas parfait, soit avec vous pour toujours.
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1. Message du Saint et Grand Concile
2. Photios de Constantinople, Epistolae, ἐν Patrologiae Cursus Completus: Series Graeca, éd. Jacques-Paul Migne, τ. 103 (Paris: J.-P. Migne, 1860), 1073 : «νομίζων αὐτὸν οὐ κατὰ γνώμην ἐνδιάθετον τὴν τοιαύτην οἰκειοῦσθαι καὶ προάγειν φωνὴν, ἐξ οἰκονομίας δὲ, καὶ ὥστε δι’ αὐτῆς τοὺς ἀκροατὰς εὐμηχάνως ἄγειν πρὸς ἐνότητα, καὶ τὰς προφάσεις περικόπτειν τῶν τῆς καθολικῆς Ἐκκλησίας διαστάσεων».
3. Cyrille d’Alexandrie, Commentarius in Joannem, ἐν Patrologiae Cursus Completus: Series Graeca, éd. Jacques-Paul Migne, τ. 74 (Paris: J.-P. Migne, 1863), 564 : «τῆς ὑπὲρ πάντα φύσεως μέτοχοι καὶ κοινωνοὶ γεγανότες δεδοξάσμεθα».




